L’interview d’Angélique Villeneuve par My Book Box

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L’interview d’Angélique Villeneuve par My Book Box
05/02/2019 My Book Box

Angélique Villeneuve et son magnifique roman Les Fleurs d’hiver, publié aux Editions Libretto, occupent la toute première place de My Book Box “Se retrouver”. Mille mercis à elle d’avoir accepté de répondre à nos questions, spécialement pour nos abonnés !

Les Fleurs d hiver

 

Pourquoi avoir choisi d’aborder ce thème des retrouvailles silencieuses, après 4 ans de séparation, entre une femme et son époux revenant de la guerre ? Quelle est la genèse de ce roman ?

Au moment où l’idée de ce livre s’est concrétisée en moi, les domaines que j’avais envie d’aborder étaient encore flous. Ils pourraient néanmoins tenir en 3 mots: le silence, la blessure et la peau. Tout s’est concrétisé au moment où, lors d’un salon, j’ai parlé avec Virginie Ollagnier, une auteure qui avait situé son premier roman pendant la Grande guerre. Mes souvenirs concernant cette période étaient assez lacunaires, mais la silhouette d’une Gueule cassée m’est aussitôt apparue. Tout s’emboîtait. La blessure, la parole empêchée. Et la peau qui, peut-être, sauve.

La figure centrale de mes romans est toujours féminine, c’était donc à la femme de ce soldat que j’allais m’attacher. La nuit-même, le corps et la voix de Jeanne sont nés, prenant toute la place dans ma tête. Dès mon retour, les recherches ont pu commencer.

L’angle de votre récit est original, peu fréquent dans les œuvres consacrées aux guerres car le récit débute à la fin du conflit. Le front n’est jamais évoqué directement – seulement l’arrière. Pourquoi ce choix ?

De façon instinctive, ce qui m’intéresse réside dans le détail. Je suis une auteur de l’arrière, c’est tout à fait ça. Je ne prends jamais de photos de paysages, par exemple, mais le découpe en multiples petits tableaux. Je suis incapable de me lancer dans de grandes scènes de bataille, et puis à vrai dire ça ne m’attire pas. Je préfère l’intime, et ce qui se passe à la périphérie des événements. Mon œil rode toujours dans cette zone ombreuse qui borde les ronds de lumière vive. Ici, la guerre et les soldats sont au centre de tous les regards. Les femmes et les enfants, qui plus est issus de milieu modeste, sont à cette frontière secrète qu’on néglige trop souvent. J’essaie d’être avec eux, et de leur donner voix.

Qu’avez-vous voulu exprimer à travers cette terrible phrase écrite par Toussaint à sa femme pendant son hospitalisation au Val-de-Grâce : “Je veux que tu viennes pas” ?

Toussaint est cruellement blessé à la face en 1916. Et s’il accepte que son père le visite à l’hôpital, il refuse en effet ce droit à sa femme. Comme si ce visage, cette mâchoire saccagée le rayaient à la fois de la parole et du monde amoureux. Il est silence, il est douleur impossible à transmettre. Et s’il est encore un fils, il n’est peut-être plus ni homme, ni amant.

Quant à la formulation chaotique qu’il emploie pour tenir Jeanne à distance, elle est l’expression tant du fracas de son maxillaire et de sa pensée que de son besoin d’un sursaut de puissance. Plutôt que “Je veux pas que tu viennes”, il écrit “Je veux que tu viennes pas”. C’est sans doute sa façon de demeurer dans le désir. Lui, le soldat qu’on n’écoute guère, le passif, il veut. Et compte enfin être entendu, de sa femme tout au moins. Il est aussi rempli de peur, et comme on le comprend.

Pour Jeanne, bien sûr, ces mots noirs sont terribles. Pourtant, elle apprend peu à peu  à les apprivoiser, elle en fait jeu, matériau d’une possible consolation. Car les Fleurs d’hiver, c’est aussi une histoire d’amour! La force du langage et de ce qu’on en fait…

Vous réussissez à évoquer la plus grande violence avec une écriture extrêmement poétique. Quel est votre secret pour maintenir en permanence ce subtil équilibre ?

C’est le détail et l’attention qu’on lui porte qui sont poétiques, je crois. Je ne cherche jamais la poésie pour la poésie, et tâche tant que possible de me tenir à distance d’un champ lexical en lequel je ne me reconnais pas. Je cherche ma langue, c’est peut-être ça. Je ne sais pas.

Cet ouvrage était-il également pour vous l’occasion de rendre hommage à ce que vivent les femmes pendant les guerres ?

Oui, bien sûr. Et pas seulement pendant les guerres, évidemment. Le corps des femmes, il me semble, est souvent celui qui se tient debout.

Quelle a été la part de recherches historiques dans l’écriture de cet ouvrage ?

Après que les grandes lignes du roman se sont dessinées (une femme, ouvrière – en chambre car j’aime les huis-clos- dont le mari revient à la fin de la guerre, mutique, disparu derrière son bandeau de tissu), il m’a fallu me lancer dans les recherches. Elles ont été passionnantes, et très vastes. J’ai commencé par étudier le contexte historique, bien sûr, puis tout ce qui concernait ceux qu’on appelait les Gueules cassées. Ensuite, parce que je m’attache au détail et à l’ordinaire, comme je le disais à l’instant, il m’a fallu creuser en profondeur la vie quotidienne d’une ouvrière à l’époque. Je voulais tout savoir de Jeanne, de son cadre de vie, ce qu’elle mangeait et comment elle le cuisinait, comment elle se chauffait, s’éclairait, s’habillait de jour comme de nuit, quels étaient les gestes et les couleurs de son travail (la beauté des fleurs s’oppose avec tant de force à tout ce qu’ils traversent), et aussi quelle était la vie de Léo, leur petite fille, celle de leurs voisines…

Je voulais connaître leur fatigue et leur rage à tous.

Ces recherches effectuées, il m’a fallu trier. Si l’on découvre dans les livres et dans les archives mille choses étonnantes, romanesques, toutes ne sont pas utiles au récit, loin de là. Il faut dégraisser, renoncer. Beaucoup.

Ceci fait, j’ai pu me glisser dans la fiction. C’était alors facile d’écrire, nous habitions déjà ensemble, tous les quatre, dans le petit logement de la rue de la Lune. Je n’avais qu’à les regarder, les écouter, les respirer. Et essayer d’être à leur hauteur.

Votre roman occupe la première place de notre box “Se retrouver”, en compagnie de “Les étoiles s’éteignent à l’aube”, de Richard Wagamase, et de “Paris Brest” de Tanguy Viel. Si vous deviez vous-même recommander une œuvre (livre, film, bande-dessinée…) sur ce thème, laquelle serait-ce et pourquoi ?  

Quelle belle compagnie! J’en suis très heureuse.

La première image qui me vient est celle du film brésilien d’Anna Muylaert, Une seconde mère, qui raconte les retrouvailles d’une fille avec sa mère qui sait si mal l’aimer, tout enfermée qu’elle est dans les carcans sociaux. Un film qui, lorsque je l’ai vu à sa sortie il y a quelques années, m’avait beaucoup touchée. Là encore, tout est dit dans les gestes les plus ordinaires de la vie. Et puis cette scène finale : je ne l’oublie pas, moi qui oublie tout.

(Vous pouvez vous procurer My Book Box “Se retrouver” (et toutes les autres ! 🙂 ) dans notre Boutique)

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